Analyse locale

Les résultats généraux étant maintenant établis, il est possible de passer à l'échelle locale. La visualisation suivante permet de sélectionner un secteur précis entre le Flon, La Louve et la Vuachère ainsi qu'une période historique afin de pouvoir les comparer.

Le Flon & La Louve

Infrastructure et comblement du vallon

vallon

Autrefois, le Flon et la Louve, les deux rivères qui traversent Lausanne en son centre, coulaient à ciel ouvert dans la ville. Cependant, à ce jour, le Flon est complètement recouvert de Vidy jusqu'à la Sallaz. La Louve, quant-à-elle, a été recouverte de la Riponne à la Borde laissant un bref aperçu de son écoulement dans le parking de la Riponne. Les motivations derrières leur recouvrement qui a duré plus d'un siècle ayant été très similaires, cette section traite de l'évolution des deux rivières simultanément. Les graphiques ci-dessous illustrent d'ailleurs l'ampleur et la chronologie de cet effacement progressif de la surface.

river_survival_flon
river_survival_louve
1721-1831

Avant le 18e siècle, le Flon et la Louve, alors à ciel ouvert, servaient de ressources d'énergie pour une douzaine de moulins à céréales qui décoraient leurs rives. Au début du 19e siècle, à ces dernières installations s'ajoutent notamment des tanneries et scieries. Il est estimé qu'en 1830, les deux rivières abritent une soixantaine d'usines ou d'ateliers témoignant ainsi du rôle important que ces cours d'eau pouvaient jouer autrefois. De plus, les eaux du Flon et du lac ont pu servir à gérer la propagation d'incendies dans la ville [15, 8].

Cette dimension utilitaire des rivières ne dresse pas toutefois leur portrait complet: Les activités qui s'y faisaient à leur rive, notamment des tanneries, ont été une source importante de la pollution entraînant des maladies pour les habitants en aval. Les problèmes sanitaires, bien que conscientisés, ne débouchent à cette période pas encore sur des projets de recouvrement puisque comme expliqué au-dessus, les industries avaient toujours besoin des rivières pour mener à bien leurs activités [15].

Néanmoins, comme en témoigne la carte des évolutions présentée au-dessus, la ville de Lausanne entreprit dès 1812 de voûter la Louve en amont de Pépinet. La motivation principale derrière ce projet est très différente des questions sanitaires puisque ce recouvrement a permis de construire la place de la Riponne pour répondre à une demande d'avoir un grand espace [14].

On remarque additionnellement que dans la vallée du Flon, un nouveau tracé apparaît pour le Flon entre les deux dates. Ce nouveau tracé est le plus probablement dû à des différences dans la précision des projets de cartographie ou à la possibilité qu'un nouvel embranchement apparaisse en période de crues.

De cette brève analyse historique se dégagent déjà deux axes importants: la santé et la création d'espaces urbains qui prendront la forme de rues ou de places. Nous verrons que ces deux motivations vont suivre les projets de recouvrement des deux rivières jusqu'à la fin du recouvrement que l'on connaît actuellement.

1831-1888
Schéma des zones de Lausanne
Pour faciliter la lecture, on situe en tant qu’annexe les noms des lieux décrits dans le corps du texte : La vallée du Flon (bleu), le vallon du Flon ou parfois simplement Vallon (jaune), et le vallon de la Louve (rouge).

Au début des années 1830, l'Europe est touchée par une épidémie de choléra dont Lausanne ne fait pas exception [6]. Les cours d'eau de la ville jouent un rôle important en tant que vecteurs de cette maladie. De plus, des crues surviennent causant des morts et des dégâts matériels en ville [7]. En 1832, la question du voûtage des rivières est alors posée. En plus de la possibilité de limiter les risques d'accidents, le recouvrement du Flon permettrait la création d'une route et la gestion des déchets par un système d'égouts. Ce premier point est largement motivé par le fait que la route ainsi créée serait assez large pour permettre à des chars de transiter, favorisant ainsi le développement du commerce [5]. Cette route deviendra plus tard la Rue Centrale. Le deuxième point concernant la création des égouts sera également entrepris et mènera à des travaux qui ne termineront qu'un siècle plus tard.

Une première partie du recouvrement est menée de 1836 à 1838, où le Flon est comblé de la Porte St-Martin à la Place du Pont, créant ainsi la rue Centrale, les places Centrale et Pépinet [15, 14].

En parallèle, la Louve est également comblée en amont de la Place de la Riponne en accord avec le plan Pichard. Ce dernier plan avait pour but de lier la route de Berne à celle de Genève en perçant un tunnel (l'actuel Tunnel de la Barre) et a permis à la ville de se développer dans le vallon de la Louve en commençant par y bâtir des logements ouvriers [14].

En 1852, alors que les travaux dans la vallée du Flon n'ont pas encore commencé, s'ajoute à la liste des motivations pour l'assainissement du Flon, la possibilité de créer une gare en aval du Grand-Pont (Le Grand-Pont a été inauguré seulement en 1844) [1, 4]. Il est intéressant de noter qu'à cette période la localisation de la gare était débattue entre (actuellement) Sevelin et Georgette. À ce premier lieu naîtra en 1964 à Sévelin un gare sous forme temporaire qui servira pour l'exposition nationale suisse de 1964 (Expo 64) et au second lieu naîtra l'actuel gare de Lausanne, sous le nom de gare Jura-Simplon en 1856 [11].

En 1868, la municipalité émet « Instruction sur l’assainissement des habitations et des rues ». Les travaux d'assainissement commencent au Flon, en aval du Grand-Pont, en 1874 et La Louve est voûtée sous les mêmes prescriptions en amont de la Riponne entre 1861 et 1876 [15, 12].

On note à nouveau le même tracé sur notre visualisation dans la vallée du Flon, que nous avons lié soit à des différences dans la précision des projets de cartographie, soit à la possibilité que ce nouvel embranchement apparaisse en période de crues.

1888-1937

Entre ces deux périodes, comme la carte en témoigne et comme l'illustre la chute sur les graphiques de survie, on assiste à des changements majeurs qu'on peut sous-diviser en trois régions, à savoir la Vallée du Flon, le Vallon, et le Tunnel (se référer à l'annexe de la section précédente pour la situation de ces lieux).

Les travaux dans la vallée du Flon, en accord avec l'« Instruction sur l’assainissement des habitations et des rues », ont permis d'enfouir les eaux insalubres de la région. On notera quelques dates clés: En 1928, les égouts sont prolongés jusqu'au lac (voir la photo ci-dessous), et dans les années 1930 la vallée de la Jeunesse commence à être comblée (non représentée sur les cartes, pour plus d'informations, voir la section Marais) [12].

egouts1913

Concernant le recouvrement du Flon dans le Vallon: les travaux de cette période ont permis la construction de la place du Nord et de la place du Vallon. Cette dernière a accueilli pendant longtemps des bains qui avaient une valeur touristique et le fameux funiculaire Lausanne-Signal allant jusqu'au Signal de Sauvabelin [14]. Le funiculaire a été en fonction de 1899 à 1948. Il faut noter que malgré toutes les problématiques soulevées dans les sections précédentes, les projets d'assainissement ne font pas l’unanimité et des personnes y restent opposées au motif que les travaux détruiraient les paysages urbains. Ceci était plus spécifiquement le cas pour le projet dans le Vallon qui avait plusieurs promenades avec des cascades [15].

La suite du recouvrement de la Louve a pu permettre la création de la Place du Tunnel et le début d'une route qui montera jusqu'à la Borde. Cette évolution suit naturellement le plan de la Ville de se développer dans le vallon de la Louve. Ainsi, entre 1889 et 1890, le projet de voûtage a continué en amont des abbatoirs pour enfin finir en 1898, à la Borde [12].

1937-1959

À cette date, la Ville a essentiellement enfoui les deux rivières en son centre. Durant cette période, la suite des travaux a eu lieu d'une manière majeure dans la vallée de la Jeunnesse avec son comblement plus particulièrement motivé par l'exposition nationale suisse de 1964 (l'Expo 64) [12].

On peut noter deux dates clés: En 1949, le Flon est comblé jusqu'à la Sallaz, lieu où les travaux ont cessé jusqu'à nos jours, et 1956 sonne la fin des travaux des égouts commencés plus d'un siècle auparavant.

1959-2021

L'analyse des cartes ne dévoile pas de changement majeur dans cette période. Ceci est vérifié par l'analyse historique.

Cette période marque la fin officielle du recouvrement du Flon dans le vallon, qui se termine par des opérations controversées dans la création d'une station de gestion des déchets.

On notera également que d'autres installations vont naître dans cette période, suivant naturellement d'autres projets très rapprochés de ceux du voûtage. Un exemple parlant est celui de la construction de la station d'épuration de Vidy entre 1962 et 1967.

Enfin, une modification invisible sur les cartes est celle de la déviation souterraine du Flon vers la Vuachère en 1996 [12, 15].

La Vuachère

Préservation du cours naturel

Contrairement au Flon et à la Louve, la Vuachère a conservé la grande majorité de son tracé à ciel ouvert. L'analyse des différentes périodes à travers la figure suivante montre que l'occupation du sol sur ses berges a très peu évolué (seulement légèrement diminué), la rivière échappant ainsi aux vastes chantiers d'enfouissement et de canalisation.

river_survival_vuachere

Cette préservation s'explique par le statut particulier de ce cours d'eau. Tout d'abord, la Vuachère agit comme une frontière naturelle et administrative marquant la limite de la commune de Lausanne (notamment avec Pully). Ensuite, bien que la zone soit densément bâtie aujourd'hui, elle se situait en périphérie du centre lors des grands travaux de mise sous voûte du XIXe siècle. Il n'y avait donc ni la nécessité urbanistique, ni l'intérêt économique d'entreprendre des travaux pour combler cette rivière.

Zone humide en amont de Vidy

Drainage et reconversion des zones humides

À l'actuel emplacement de la Vallée de la Jeunesse et de la Maladière se trouvait autrefois un vallon ou coulait le Flon, une zone humide et insalubre, utilisée comme décharge par la ville de Lausanne. Le seul indice pouvant témoigner de sa présence sur nos cartes serait le tracé de nombreuses petites rivières sur la carte de Berney, mais rien de plus (hors visualisation).

En 1926, projet de captation des eaux du Flon et de son prolongement jusqu'au lac commence et en 1930, la vallée de la Jeunesse est comblée et l'avenue de Sévelin est construite sur une levée de terre. En 1936, les terrains de Vidy sont terrassés et nivelés.

On sait qu'en 1949, le Flon est comblé jusqu'à son embouchure, et le terrain va être utilisé pour l'Expo 64, mais des travaux sont nécessaires afin de transformer cet espace: " [...] assainira définitivement une région qui est condamnée à un évasement progressif; il recouvrira la boue des fonds et supprimera ainsi la majeure partie des plantes aquatiques qui prolifèrent dans cette zone" et qui rendent "ces rivages insalubres et souvent malodorants" [16], extrait d'un préavis daté du 8 août 1958.

Cet article de la Gazette de Lausanne paru en 1963 parle également du comblement et de la construction de la Vallée de la Jeunesse pour l'Expo 64: "Grâce à l'essor économique de la branche du bâtiment dans la région lausannoise et dans le Canton de Vaud, nous avons pu obtenir sans difficulté les quelque 200 000 m3 de terre nécessaires pour donner la forme de base à la Vallée de la Jeunesse, anciennement décharge de la ville, et aux différents monticules situés dans là Plaine de Vidy"[2].

Les Rives du lac

L'Histoire du bord du lac est basée sur l'analyse de l'historienne Joëlle Neuenschwander Feihl: L’aménagement du littoral lausannois avant 1964 [16]. Les résultats statistiques présentés ci-dessous illustrent la progression historique détaillée dans la suite de l'analyse

Expansion de la côte par remblais
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1721-1831

Les rives du lac étaient autrefois bien différentes de ce que l'on peut observer aujourd'hui. Afin de protéger le port qui se trouvait devant l'actuel Château d'Ouchy, on construisit une jetée en 1791 au sud-est et une inauguration eu lieu l'année même: “C'était, si nous ne faisons erreur, en 1791, en été. On avait inauguré la jetée en présence de Son Excellence Monsieur le Bailli.” [3]. Ceci marqua le début des modifications du bord du lac qui suivirent au 19ème et 20ème siècles.

1831-1888

De nombreuses marchandises étaient débarquées et stockées aux abords du port ce qui encombrait les déplacements. De ce fait, un port marchant a été construit entre 1857 et 1859 à l'actuel emplacement du port de la CGN. La régulation des flux de marchandises et de touristes furent notamment favorables au projet de construction du Beau-Rivage Palace, dont la construction fût achevée en 1861.

Un jardin anglais est également réalisé en 1882 au sud-est de l'actuel Château d'Ouchy (dont la construction fût achevée en 1893) le long des quais Delamuraz , et un débarcadère est construit à son extrémité, ce qui permet l'arrivée de voyageurs par bateaux à vapeur. En 1888, la CGN décide de déplacer ses chantiers de Morges à Lausanne, ce qui va impliquer des changements importants le long du lac [18]. Il faut réussir à trouver des compromis entre les divers partis et à organiser les activités le long de la rive de la manière la plus logique et agréable possible.

1888-1937

Il était prévu de construire un quai à l'ouest du port de la CGN, qui serait la continuité de celui allant de la tour d'Haldimand au Château d'Ouchy, inauguré en 1901. Finalement, le projet fût abandonné et un quai marchant fût construit à la fin de la guerre pour l'entreposage des matériaux de construction. Ceci se traduit par une emprise sur le lac, visible à la location actuelle de la Sagrave. Au début des années 1920, des bains publics sont aménagés à Vidy, puis en 1937, la piscine de Bellerive fût inaugurée. Une partie du lac est remblayée afin de gagner de la place. Cela s'inscrit dans le contexte de l'hygiénisme, mouvement poussé par le milieu de la médecine et scientifique: "Au début du XXe siècle, l'hygiène devint une préoccupation omniprésente qui imprégna tous les secteurs concernant la santé des individus. Discipline complexe et cohérente, elle rassemblait des domaines envisagés jusqu'alors de manière séparée et empirique. On parle pour cette époque de mouvement hygiéniste, ce qui désigne à la fois le caractère dynamique, volontariste et large de la campagne en faveur de l'hygiène" [17].

1937-1959

Durant cette période, aucun changement n'est visible entre les deux plans.

1959-2021

L'Expo 64 a été à l'origine de nombreux changements durant cette période. Elle a permis de contraindre l'aménagement du bord du lac qui était un sujet de débat récurrent. Une grande surface à Bellerive a été consruite sur le lac afin d'agrandir la piscine, et une surface de 34'000 m2 a été remblayée pour accueillir le chantier naval. De plus, le port de Vidy a été aménagé pour la navigation de plaisance. Au total, 220'000 m2 de terrain a été gagné sur le lac entre l'embouchure du Flon et Bellerive [13], une emprise qui a façonné les contours du lac jusqu'à nos jours.

Synthèse

L'analyse de l'évolution hydrographique lausannoise révèle la disparition de près de 75 % de ses cours d'eau à ciel ouvert, un effacement majeur survenu principalement entre le XIXe et le milieu du XXe siècle pour répondre aux urgences sanitaires (lutte contre les épidémies de choléra) et aux besoins de développement urbain. Alors que les rivières centrales comme le Flon et la Louve, autrefois exploitées par l'industrie, ont été systématiquement enfouies et comblées pour créer le réseau d'égouts, de grandes artères routières et des places publiques majeures (Riponne, Tunnel), la Vuachère a pu conserver son lit naturel grâce à sa position de frontière périphérique. Cette restructuration profonde du territoire, qui a vu le centre-ville se densifier directement sur ses anciennes vallées fluviales, s'est finalement accompagnée d'une transformation globale des bords de l'eau, marquée par le drainage des zones humides et l'expansion artificielle des rives du lac par remblayage.